HEIDI NEWS | JOURNAL WEB SUISSE

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Il suffit d’un effluve de jasmin pour que j’y replonge. Ces nuits moites dans le quartier Mimosa de mon enfance, petit paradis perdu de bungalows privés au bord de mer, quand je jouais avec mes amis d’un été, des Tunisois ou des Français qui parlaient tous la langue de Molière. Entre résidents français et vacanciers tunisiens, l’harmonie et la tolérance régnaient.

Depuis, l’atmosphère a changé. Avec l’islamisation de la société et l’affluence des touristes algériens, les burkinis ont remplacé les bikinis. Les vendredis et pendant le ramadan, les rayons alcool de Monoprix et Carrefour sont désormais obstrués d’une grille. Pendant le jeûne, les terrasses des quelques restaurants ouverts se planquent sous de grandes tentes blanches. Je me souviens de ce dîner familial au restaurant, il y a quelques années, où, lorsque l’on a commandé du vin, le serveur nous a déplacés dans une salle annexe, car «il ne faut pas choquer». Cela avait mis mon père hors de lui.

Les dernières années, mon père ne voulait même plus aller à la plage, il se disait dégoûté par les burkinis. Il ressassait ses souvenirs des années 1960, quand sa mère portait des jupes courtes, laissait ses cheveux au vent ou, au pire, coiffait un safsari, ce petit fichu blanc traditionnel bien pratique quand elle n’avait pas le temps de se coiffer. Puis il évoquait avec nostalgie les images à la télévision de Habib Bourguiba dévoilant, «au propre comme au figuré», les femmes des campagnes. Et me narrait comment, dans le quartier de la Goulette, juifs, musulmans et chrétiens suivaient ensemble la procession de la Madonne le 15 août.

Le mouvement de réarabisation de la Tunisie, antérieur à la révolution, a été accéléré ces dix dernières années avec l’arrivée au pouvoir des islamistes. Tandis que l’arabisation de l’enseignement obligatoire et postobligatoire se poursuit, Ennahda veut maintenant bannir le français des panneaux signalétiques et publicitaires, généralement bilingues. Son projet de loi prévoit une amende de 5000 dinars aux contrevenants. Comme en France, comme aux Etats-Unis, le repli identitaire fait son œuvre. Je rencontre Monique, l’une des rares Françaises encore dans le coin. Dans sa maison aux voûtes croisées typiques de la région, celle qui est mariée à un Tunisien regrette un «changement de mentalités». «Maintenant, je ne sais pas si des couples mixtes pourraient tenir».

Crise du tourisme

Facteur ou victime de cette réarabisation, le tourisme a subi de plein fouet les innombrables crises qui se sont succédé depuis dix ans. Chaque année devait être «la bonne», celle de la reprise définitive. Mais les assassinats politiques de 2013, les attentats qui ont tué 38 touristes à Sousse en 2015, la faillite du tour opérateur Thomas Cook en 2019 et le coup de grâce du Covid en 2020 ont démoli un secteur qui représentait encore 13,8% du PIB et 100’000 emplois en 2019. Plus d’un quart des emplois se sont volatilisés en 2020, année pendant laquelle même les touristes algériens n’ont pas pu traverser la frontière, eux qui compensaient depuis la révolution l’absence des Européens, qui se sont tournés vers le Maroc, plus stable et qualitatif.

Retraite dorée sous haute surveillance

«Demain, si je suis dépendant, je veux ça.» Paume de la main ouverte, Alexandre Canabal, directeur de la maison de retraite Carthagea, désigne une scène idyllique: au milieu d’un vaste jardin au gazon scintillant, une jeune femme en uniforme blanc pousse un monsieur en chaise roulante sur une allée fleurie, au bord d’une vaste piscine à cascade. Les oiseaux gazouillent, il n’y a presque personne. Nous sommes dans l’hôtel The Russelior, le plus rutilant cinq étoiles de Hammamet sud, où l’opérateur français Carthagea a ouvert il y a une semaine une nouvelle antenne de ses maisons de retraite en Tunisie.

Il y a trente ans, Hammamet sud n’était que sable et poussière. En une quinzaine d’années, Ben Ali en a fait la plus grande zone touristique du pays. Tout a été construit à crédit: la marina, les barres d’hôtels de cinq étages et l’aéroport international d’Enfidha. Mais la station balnéaire n’a jamais réussi à faire le plein, même avant la révolution, pâtissant d’une stratégie low cost ratée, de l’appétit des tours opérateurs et de la concurrence marocaine, où les charters atterrissent, tandis que Tunisair bloque toujours le ciel tunisien. Depuis la révolution, les clients sont principalement algériens et tunisois. C’est mieux que rien, mais ça ne remplit pas les caisses.

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Les rues désertes de la médina à Hammamet.

Alors Alexandre Canabal a eu l’idée brillante de reconvertir partiellement ces hôtels désaffectés en maisons de retraite, profitant des infrastructures et de la logistique existantes. C’est gagnant-gagnant: les hôteliers touchent un loyer pour la location des chambres et bénéficient du séjour des familles, tandis que les retraités trouvent des conditions paradisiaques. Pour le même prix qu’un EMS ou un Ehpad (2700 euros par mois), ils vivent toute l’année dans un hôtel de luxe, en bord de mer, dans un climat méditerranéen (il fait 21°C en ce jeudi de fin décembre) et ont la possibilité, toujours appréciée, de fréquenter d’autres classes d’âge, avec les touristes. Leur famille reçoit gratuitement quatre vols par année et bénéficie d’un forfait pour dormir dans l’hôtel. Et, surtout, chaque résident est en permanence accompagné d’un aide-soignant –«une première mondiale», jubile l’élégant directeur en costard-cravate bleu marine. Il me présente Kari, une Genevoise distinguée de 78 ans dont l’Alzheimer est encore très léger. Elle se dit «enchantée» de son nouveau lieu de vie.

Mais pour convaincre les familles, principalement françaises et suisses, de laisser leurs aînés en Tunisie, il a fallu miser sur une transparence digne de la série «Black Mirror». Une fois Kari partie, Alexandre Canabal dégaine son smartphone et ouvre l’application qu’installent les familles. La photo de Kari apparaît, suivie de toutes ses données personnelles actualisées: poids, température, pression artérielle, timeline des événements du jour, dont le dernier remonte à 9h53, quand Kari a pris ses médicaments, dont on peut voir le nom et qui les lui a administrés. Il clique alors sur le profil du soignant, qui contient sa photo et ses diplômes, «une première mondiale». Il scrolle encore et la chambre vide de Kari s’affiche, les rideaux dansent paresseusement devant la fenêtre entrouverte. «Si on n’avait pas mis la caméra de surveillance en temps réel, on n’aurait eu aucun client», justifie Alexandre Canabal.

 

Depuis son lancement, Carthagea rencontre un succès fou. Les demandes affluent tant que c’est le personnel qualifié qui manque. C’est pourquoi l’institution ouvrira l’année prochaine une école vouée à former 400 apprentis par an. Alors que les boomers européens arrivent bientôt à la retraite et que les barres d’hôtels vides s’alignent à l’infini dans Hammamet sud, le modèle est appelé à prospérer.

par Sami Zaïbi Publié le 13 janvier 2021, 16:08. Modifié le 14 janvier 2021, 08:33.